Le pays des dépaysés

Ça nous manque alors qu’on n’y est jamais allé. Enfin, peut-être. L’énergie de ce lieu tenu secret nous attire, comme un pôle magnétique, on a l’impression d’y avoir toujours vécu sans y avoir encore jamais mis les pieds. Un jour, peut-être, on s’y installera pour de bon.

On se posera quelque part et on y restera jusqu’à la fin de nos jours. Assis là, à contempler, à nous souvenir, à faire le plein de vide. Le regard tourné pour toujours vers cette fenêtre, ouverte vers l’infini.

Celui qui ne s’est jamais retrouvé étranger, déphasé, déboussolé ne pourra sans doute jamais comprendre cet appel du lieu saint, cette quête incessante du domicile du cœur, cet amour immodéré pour un territoire inconnu et pourtant plus proche que n’importe quelle patrie.

Celui qui n’a jamais reconnu ses erreurs ni été stupéfait par ses propres failles ne pourra sans doute jamais connaître le dépaysement face à soi-même, cette sensation de rencontrer son âme pour la toute première fois, de se surprendre par tant de décalage entre ce qu’on aurait imaginé de soi et ce qui s’y trouve réellement…

Il faut une sacrée patience pour accepter d’accepter qu’un miroir s’installe en nous et nous renvoie tous nos manquements, nos imprécisions, nos horreurs, sans jamais détourner les yeux invisibles ni s’auto-flageller pour autant.

Celui qui en nous, nous empêche d’aimer ne mérite pas notre amour. S’aimer est une chance, un impératif autant qu’un privilège, non pas en tant qu’ego séparé du reste mais à la fois en tant qu’êtres complets et en tant que parties d’un tout qui nous dépasse infiniment.

Un jour, on se rendra peut-être pour de bon dans cette zone où les intérêts des autres et les nôtres sont les mêmes, à mille lieues de la défense d’intérêts particuliers qu’on nomme improprement « intérêts propres ».

Chacun reçoit son propre livre, sa révélation… mais qui accepte réellement de lire ? Parmi nous, qui accepte tout ce qui est écrit dedans ? À chaque fois qu’on évite la lecture de nos actions, le déchiffrage des écritures invisibles inscrites dans chacune de nos respirations, on subit tôt ou tard les séquelles de notre paresse car ces écritures nous parviennent, qu’on les accueille ou non, qu’on y prête ou non attention.

Celui qui en nous, nous empêche d’aimer ne mérite pas notre amour. Le fanatisme n’est pas forcément lié à la religion, il y a mille raisons qui peuvent pousser un être à nier l’autre dans son altérité et à vouloir lui imposer sa vision du monde.

On n’arrête pas volontairement de pécher tant qu’on n’a pas compris à quel point le péché nous cause du tort et nous nuit personnellement. On ne se livre pas de plein gré aux adorations tant qu’on n’en a pas constaté les bienfaits sur soi-même, en soi-même.

La religion sincère ne consiste pas à suivre aveuglément des conseils et des avertissements reposant sur des calculs de probabilités, par pure superstition ou crainte infondée, mais à renoncer volontairement, en âme et conscience à tout ce qui n’est pas bon pour nous, même si ça peut nous paraître désirable, agréable et plaisant sur le moment. À nous livrer à ce qui nous rend meilleur, même si ça peut nous sembler difficile, amer voire repoussant de prime abord.

À accepter la contrariété, autant que la contrainte et la contradiction. Accepter que le monde ne tourne pas toujours dans le sens qu’on aurait souhaité. À ne pas oublier qu’on habite sur une terre qui tourne sur elle-même autant qu’autour du soleil, quel que soit le chemin qu’on y emprunte.

À accepter la division autant que l’union, la haine autant que l’amitié, la violence autant que l’affection. Non pas extérieurement bien sûr, mais au fond de nous. Accepter leur existence, inévitable. À la périphérie de nous-mêmes, on pourra toujours combattre, se disputer, se défendre, se justifier autant qu’on voudra, on sait bien, au centre du centre, que toutes ces querelles ne changeront jamais rien au sens de rotation de la terre ni à l’alternance de phases d’harmonie et de tempêtes d’humeurs désordonnées.

Faire l’effort d’aimer même les moins aimables, au moins intérieurement, ne serait-ce que parce qu’ils nous renvoient une image de nous-mêmes, c’est garder en tête que celui qui à intérieur de nous, nous empêche d’aimer, ne mérite pas notre amour.

Seul un renoncement véritable et permanent à nos intérêts « propres » pourra nous permettre d’obtenir le précieux sésame qu’on recherche depuis si longtemps, ce ticket d’entrée pour la patrie des apatrides, le pays des dépaysés, la terre d’accueil de tous les assoiffés de vérité…

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