Quand les chômeurs manifestent pour le droit de créer des emplois

Lundi 27 avril, plus de 200 personnes ont marché vers l’Assemblée nationale pour soutenir une initiative lancée par le mouvement ATD Quart monde, visant à financer des CDI avec les allocations chômage.

« Je… veux travailler, talatadata… », chantent sur l’air d’« Aux Champs-Elysées » des demandeurs d’emploi, venus des quatre coins de France et suivis par une centaine de militants, d’élus et de chefs d’entreprise. Tous sortent de la première rencontre nationale organisée par ATD Quart monde autour du projet « Territoires zéro chômeur longue durée », actuellement en phase d’expérimentation.

L’objectif de ce projet ? « Créer des emplois sur mesure avec les chômeurs eux-mêmes, pour redonner espoir à ceux qui se sentent méprisés », explique Christophe Géroudet, membre de la délégation nationale d’ATD Quart monde. Julien, 23 ans, au chômage depuis peu, a adhéré avec enthousiasme à ce projet qui « fait valoir les compétences, même sans diplômes. » Des centaines d’entretiens individuels sont en cours dans les collectivités territoriales qui participent à l’expérimentation : Pays de Colombey et du Sud Toulois (Meurthe-et-Moselle), Pipriac et Saint-Ganton (Ille-et-Vilaine), Val de Bargis et communauté de communes « Entre Nièvre et Forêts » (Nièvre) et Grand Mauléon (Deux Sèvres).

Originaire de Mauléon (Deux-Sèvres), Philippe, 55 ans et chapeau de cow-boy sur la tête, compagnon d’Emmaüs depuis six ans, a passé un entretien : « Je me verrais bien gérer une régie de quartier. Aider les jeunes en manque de repères, les valoriser. Donner des petits coups de main pour entretenir ou réparer ici et là… » Valérie Fournel, qui vit à Pipriac (Ille-et-Vilaine) avec 800 € par mois pour élever trois enfants, souhaiterait travailler avec les personnes âgées : « Je pourrais faire le ménage, les courses, les emmener chez le médecin, leur faire la lecture… » « Beaucoup de petites tâches, qui, mises bout à bout, se transforment en CDI », explique Denis Prost, responsable ATD à Pipriac.

Répondre à des besoins sociaux insatisfaits

Dans les territoires ruraux, beaucoup d’entreprises n’assurent pas les services considérés comme non rentables. « Quand il faut faire une heure de déplacement pour une demi-heure de nettoyage, les entreprises classiques n’envoient personne. Nous, on est prêts à se déplacer », témoigne Michel, 47 ans, au chômage depuis 8 ans dans la Nièvre. Le projet d’ATD Quart monde fait le pari inverse de l’économie de marché : partir des besoins sociaux insatisfaits pour créer de nouveaux emplois, partiellement ou non solvables.

À Pipriac, le maire a écrit aux 135 candidats à l’emploi. Marie-Hélène, résidente de la commune en quête d’emploi depuis 2008 et qui travaille 8 heures par semaine pour 250 € par mois, fait partie des intéressés. « C’est un bon projet, estime-t-elle. Pour une fois, on ne se sent pas mis de côté. »

ATD a calculé qu’en moyenne un chômeur de longue durée coûte 15 000 € par an à l’État (indemnités, manque à gagner sur les impôts, surcoûts liés à la précarité…) alors qu’un SMIC annuel s’élève à 23 000 €. Des entreprises conventionnées seraient créées pour embaucher les demandeurs d’emploi. Ce conventionnement leur ouvrirait droit au versement de subventions publiques, à hauteur de ce qu’aurait coûté le maintien de la personne au chômage. Et la vente de services partiellement rentables apporterait les 8 000 € manquants chaque année pour pouvoir payer un salarié au SMIC. Il s’agit de « transformer des fonds passifs en fonds actifs », explique Denis Prost.

Seul problème : le cadre législatif actuel ne permet pas cette opération. Il faut donc le changer : ce serait l’objectif de la loi d’expérimentation réclamée par les manifestants et soutenue par plusieurs députés, dont Dominique Potier, élu de Meurthe-et-Moselle, qui estime que « rassembler des élus, des chômeurs et des chefs d’entreprise pour chercher des solutions ensemble, c’est révolutionnaire. »

Espoirs et incertitudes

Le projet « Territoires zéro chômeur de longue durée » suscite beaucoup d’espoirs, chez les chômeurs comme auprès des entrepreneurs. Sophie Quentin, directrice du pôle « Entreprise et société » du Medef, partage cet enthousiasme : « Ce projet donne la possibilité d’ouvrir de nouveaux marchés. C’est l’avenir ! » La réelle nouveauté du projet, selon elle, est d’avoir ciblé les emplois non solvables. Mais elle ajoute que de nombreux entrepreneurs voient d’un mauvais œil les entreprises conventionnées qui reçoivent des subventions quand eux ne perçoivent rien. Et si pour le moment les emplois créés ne sont pas concurrentiels (puisqu’ils satisfont des besoins sociaux insatisfaits), il se pourrait que, dans dix ans, ils le soient.

Gérard Voisine, premier adjoint au maire de La Charité-sur-Loire (Nièvre), note aussi que beaucoup d’habitants sont incrédules. « Ils ont peur d’être déçus. On peut les comprendre. Mais il faut les convaincre, au sens premier du terme : vaincre avec, travailler avec eux et non pour eux. Vous savez, le mot emploi vient du latin implicare, qui signifie impliquer. » Un autre élu, de la région Poitou-Charentes, prophétise : « On nous taxe d’utopistes mais toutes les avancées sociales sont nées d’utopies. On peut espérer que ce projet soit pour le XXIe siècle l’équivalent des congés payés pour le XXe. »

Créé dans les années 1950, le mouvement ATD Quart monde a été à l’origine de nombreuses avancées législatives telles que le Revenu Minimum d’Insertion (RMI) ou la Couverture Maladie Universelle (CMU). Parviendra-t-il à faire sauter ce nouveau verrou législatif et à mettre en œuvre son projet ? La réponse est en partie entre les mains des députés.

Cet article a été publié le 29/04/2015 ici, dans le cadre du programme « Paroles de sans-voix » porté par Reporter citoyen et soutenu par l’association Georges Hourdin.

Retrouvez tous les articles de Reporter citoyen ici.

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