Mise à jour

En retrait, comme sur le bas-côté.
L’artère principale te dit plus rien et ça commence à faire un bail. Tu ressembles aux auto-stoppeurs et aux vaches qui voient passer les caisses à toute vitesse.

C’est vrai qu’elles t’impressionnent parfois, toutes ces belles govas qui filent tout droit sans se poser de questions – du moins c’est l’impression qu’elles donnent. Elles ont fière allure, tout le monde les regarde et elles le savent alors elles appuient encore un peu plus fort sur le champignon et même sur le klaxon pendant qu’elles y sont.

Toi, t’es là, avec ton vieux panneau en carton griffonné au marqueur lavable à l’eau, avec ton herbe fraîche dans ta bouche, à ruminer ou à regarder les nuages passer. Les nuages, ah ça, tu les envies encore plus que les belles caisses parfois. Ils sont comme toi après tout : gorgés d’eau, de passage, éphémères et célestes.

T’es là avec tes vieilles rengaines que tu te répètes presque tous les jours et à force t’en rigoles, tellement tu sais exactement dans quel état tu seras quand tu repenseras à tel moment ou quand tu te chantonneras tel son.

Tu commences à bien te connaître, mine de rien. Plus tu prends du recul et plus tu te rapproches de ce qui se trame tout au fond de toi, là où le bois mort se transforme en charbon et la pierre en diamant brut.

Tu repenses à tous les voyages que t’as fait, physiques ou non, tous les moyens de transport que t’as empruntés, toutes les contrées que t’as foulées ou que t’as simplement rêver de rencontrer, toutes ces rencontres de paysages ou de nuages-vaches comme toi que t’as croisés à peine quelques heures et qui t’ont marqué à vie, bien plus que tous ces chauffards que tu vois passer tous les jours, avec cette même manie de faire semblant de pas faire exprès de rouler super vite.

Alors c’est vrai que souvent tu te demandes si tu ferais pas mieux d’arrêter de contempler et de te transformer en pilote, toi aussi, et de porter comme eux des lunettes de soleil jour et nuit, surtout quand y a pas de soleil. C’est vrai que c’est tentant, vu de loin, même si tu sais très bien que tous ces gens qui te passent devant sont pas forcément mieux dans leur peau ni satisfaits de leur train de vie.

Tu les vois péter le score, impressionner la galerie, accumuler les performances et tu te demandes parfois si t’es pas juste jaloux dans le fond, jaloux à en crever même si tu fais semblant d’être à l’aise sous ton nuage, à attendre la pluie. Tu les vois avec leurs essuie-glaces automatiques là et tu te souviens que t’étais à leur place y a pas si longtemps.

Tu te dis même que si ça se trouve, y a d’autres vaches-nuages, d’autres auto-stoppeurs qui te voient comme un putain de pilote qui se la raconte avec ses lunettes de soleil et sa queue de cheval de fils de pute… Si ça se trouve, y a des personnes qui te jalousent, qui t’envient, parce qu’elles te regardent passer de loin et qu’elles sont à mille lieues d’imaginer ce qui te tord les tripes tout en bas là-bas. Si ça se trouve, c’est même les pilotes dans leurs grosses caisses qui te jalousent, qui aimeraient prendre le temps de regarder les nuages, eux aussi, d’attendre la pluie et de la savourer, au lieu de la faire gicler comme un obstacle de plus à défoncer sur leur passage.

Dans le fond t’as l’impression que tout le monde traine plus ou moins secrètement sa part de jalousie, d’envie, de pulsions inavouables que tu garderais pour toi si t’étais pas du genre à vouloir tout lâcher pour pouvoir tout lâcher justement, pour que tout ce qui te gêne en ce moment ne devienne plus qu’une plaisanterie dans quelques temps.

T’as besoin de te mettre à jour. De mettre à jour tout ce qui se cache au fond, à l’ombre de toi-même. De mettre à jour ton logiciel, d’actualiser ta page, de te mettre à la page.

Laisser partir ces mauvais souvenirs qui s’accrochent à toi et veulent pas te lâcher. Considérer les pires obstacles qui t’empêchent d’avancer comme des futurs mauvais souvenirs… pour continuer à marcher. Ou continuer à rester là, sur le bas-côté, à regarder passer les bolides et les grosses boules de vapeur d’eau.

Au calme…

Un miroir tendu

Un texte comme un don.
Gratuit, désintéressé.
Offert sans raison particulière.
Un élan de bienveillance.
Spontané.
Une éclosion, une explosion de silence en plein vacarme.
Une bourrasque de calme.
Un miroir tendu comme une main.
L’écho d’un cri enfoui qui ne demande qu’à sortir.
Une échelle penchée vers la seule issue de secours aux alentours.
L’ultime ouverture fissurant le mur, laissant s’infiltrer un peu d’air pur.
Une bouffée d’air frais.
Inespérée.
Une échappée vers d’immenses plaines s’étalant à pertes de vue.
Une fugue, ni vu ni connu.
Un break, une brève trêve, un jardin suspendu.
Le temps d’un rêve, d’une plongée dans l’inconnu.
Le temps d’une trentaine de clignements d’yeux et puis s’en va.
Arrive le temps des souvenirs.
Plus que des vagues de vagues souvenirs…

Sans compter

Délivre ton amour.
Sans compter.
Sans compter sur un quelconque retour.
Ne compte pas.
N’y compte pas.
Délivre-le.
N’attends pas.
Attends-toi à ne rien attendre.
Apprends à compter sans les gens sur qui et pour qui tu comptes.
Affranchis-les, affranchis-toi.
Délivre-le.

File d’attente

Tu fais la queue et tu pètes les plombs. Ca fait 45mn que t’es là et t’en peux plus.

Pourtant au début ça allait. Bon, quand t’es arrivé t’as failli faire demi-tour en voyant la file mais vu que t’avais du temps devant toi et que ça avait l’air d’avancer vite tu l’as jouée cool.

Au bout d’un moment, tu t’es même surpris à trouver ça appréciable d’être là, à observer les gens, tu te disais que c’est quand même fou que PERSONNE n’ait EXACTEMENT la même tête qu’un autre.

Ça te fait souvent ça quand t’es en public. Surtout à la sortie du métro ou dans la rue piétonne. Tu croises des taaaaas de gens et à chaque fois y a un détail différent, un truc en plus ou en moins qui rend la personne unique. Inimitable.

Donc voilà, au début t’étais dans tes pensées, tu prenais presque du bon temps dans la file d’attente. Mais ça, c’était avant…

Avant qu’un gars passe devant tout le monde parce qu’il avait une carte spéciale, avant que ton guichetier aille à un autre guichet pour s’occuper de deux meufs qui venaient juste d’arriver et de lui taper la bise, avant qu’un petit déclenche l’alarme incendie et que ton guichetier s’occupe de la désactiver PENDANT 5 LONNNNNGUES MINUTES, avant que la mère du petit en question, faux-cils-jean-claquettes, prenne TOUUUUUUT son temps pour remplir un papier qu’elle aurait pu remplir dans la file d’attente…

Et là, là, t’en peux plus. T’en as plus rien à foutre que personne ait exactement le même visage. D’un coup tout le monde se ressemble, tout le monde t’énerve, tout le monde a une tête de… restons poli.

Et l’autre là, il peut pas accélérer ? Hein ? Ça fait dix ans qu’il explique son problème ! C’est bon, on a compris ! Enfin, pas le guichetier apparemment, vu que le gars répète son problème encore une fois…

Ah ça y est, ennnnnfin !!! Il se barre. Ça se débloque. Il était temps, tu sentais la moutarde qui te montait au nez, encore un peu et t’aurais lâché la phrase qui fallait pas. La tentation avait même plus besoin de te tenter là, c’était toi qui étais carrément chaud pour lui montrer le chemin…

Mais c’est bon là, ça se décante. Plus qu’une meuf devant toi et ça a l’air d’aller vite. Ah non en fait, ça AVAIT l’air d’aller vite jusqu’à maintenant mais là ça part en explications de lonnnnngue durée, enfin pas si longue mais à c’t’heure-ci même 2 minutes c’est 2 minutes de trop.

Allez lààààà ! On n’a pas que ça à foutre !!! Voilà, tu prends tes papiers et tu… restons poli.

C’est à toi. Tu t’avances, tu salues, tu fais l’effort de sourire et là le gars te dit…

« 30 secondes, je reviens. »

Tentation

Va savoir pourquoi, malgré ce que tu sais, tu peux pas t’empêcher de faire et refaire ce que tu fais .

Va savoir pourquoi tu retombes toujours dans les mêmes travers alors que tu sais trèèèèès bien qu’il faut surtout pas le faire.

Tu t’en rends compte toujours trop tard… ou trop tôt… bref jamais au bon moment, jamais à ce moment précis où tu cèdes à la tentation.

Tu la vois arriver pourtant. Elle est grillée à force, tu la reconnais de loinnnnn, elle peut plus te la faire. Pourtant elle arrive toujours à t’avoir, même quand t’es convaincu que t’as cramé son petit jeu, qu’elle t’aura pas, pas aujourd’hui…

Peu importe le masque qu’elle prend quand elle vient te voir : colère, gourmandise, envie, impatience, tu sais que c’est elle et tu sais ce qu’elle veut : que tu la suives, que tu t’oublies, que tu fasses croire à ceux qui t’entourent ou à toi-même que t’es comme ça, que t’as pas le choix, que tu vois pas pourquoi t’agirais différemment après tout hein ? etc.

Quand elle se met sur tes côtes, tu résistes unnnnn peu, parfois t’as même l’impression que t’as gagné, que tu l’as mise à l’amende… mais au bout d’un moment tu craques.

Tu craques, elle prend le contrôle un temps, tu te laisses emporter, tu kiffes ou tu subis en fonction de ce qu’elle te fait faire et puis… tu regrettes.

Tu te dis que t’aurais pas dû… que tu savais bien pourtant… que tu t’étais juré que plus jamais… etc. Tu regrettes et en même temps tu te dis que t’es comme ça, que t’as pas le choix, que tu vois pas pourquoi t’agirais différemment après tout hein… etc.

Comme quoi même quand t’esquives la tentation, elle est encore là pour te faire croire que tu l’as esquivée…

Va savoir pourquoi…

Salvateur

Enfermé. Dans la loi du plus fort et la logique du plus fou. Celui qui parle fort et s’impose par le fer où les crocs. Celui qui impose la cadence, dicte la direction à prendre qui, s’il n’écoute que son ego, correspond à sa stricte volonté propre. Sale.

Écartelé. Entre la loi du plus fort et le droit du mieux renseigné. Le droit qui masque la force qui n’est jamais loin, qui resurgit dès que le droit trahit ses fausses promesses. Vides.

Délivré. Par la confiance, la bonne entente et la simplicité d’un respect réciproque, d’un élan inconditionnel et gratuit. Temporaire.

Rattrapé. Par l’impossibilité d’offrir cette bienveillance à n’importe qui n’importe quand et n’importe où, surtout là où la force ou la loi remplacent la sincérité. Maquillée en faiblesse.

Coincé. Entre les différents codes à adopter et les interstices laissés à la saine et pleine possibilité de laisser s’exprimer l’absence de codes. Devenus vains.

Attristé. Par la nécessité de recourir à la force et au droit, si trompeurs soient-ils, lorsque l’ego réclame sa part d’attention, de reconnaissance ou tout simplement d’illusion. Vraisemblables.

Rassuré. Par ce mouvement impalpable qui bouscule les règles et les tensions pour injecter une douceur aussi insolite qu’impromptue. Salvateur.

Marqué à vie

Aujourd’hui t’as croisé un pote de lonnnnngue date que t’avais perdu de vue, sans pour autant perdre le contact. Vous vous suiviez à distance, au téléphone ou par pote interposé.

Tu sais qu’il a été éprouvé, qu’il sort d’une période difficile et aujourd’hui tu l’as trouvé bien, en forme, et ça t’a fait un truc spécial. C’est après l’avoir quitté que t’as été ému, presque aux larmes. Des presque larmes de joie mêlées de nostalgie et d’amertume. Joie de le savoir bien, nostalgie de l’époque où tout était plus simple et amertume face à toutes ces épreuves qui vous ont éloignés l’un de l’autre, tout en maintenant un lien fort.

Vous vous connaissez par cœur même si vous vous connaissez plus vraiment. Vous vous êtes pas dit grand-chose, vous avez fait du « small talk » comme on dit en anglais. T’étais pressé, il était pressé et ni toi ni lui n’aviez prévu de vous croiser là, dans la rue, là où vous auriez pu vous croiser à la même heure y a quinze ans.

Depuis, l’eau a coulé sous les ponts et sur les joues, les tiennes, peut-être les siennes aussi, en tout cas sur celles de tes parents et des siens, c’est sûr. Tous les deux vous avez connu une épreuve de la vie, une expérience irréversible qui vous a marqués à jamais.

T’en diras pas plus parce que ça regarde personne d’autre que lui et toi, mais vos parents ont été aux premières loges et ont payé de leur sentiment d’impuissance, tous ces jours où ils étaient perdus et vous avec, dépassés par les événements.

C’est jamais bon de remuer les mauvais souvenirs mais ils remontent à la surface sans demander la permission alors est-ce que t’as vraiment le choix ?

T’es marqué, marqué à vie, par ton épreuve, celle de ton pote et toutes celles de tous ceux qui comptent pour toi et qui ont encaissé ce que d’autres auraient même du mal à imaginer…

T’as toujours été plus sensible que les autres alors un rien te fait chialer. Pendant longtemps t’en avais honte mais maintenant tu sais à quel point ces larmes sont utiles pour nettoyer toutes ces crasses accumulées par ces épreuves qui vous sont tombées dessus, les unes après les autres, les uns après les autres.

Et encore vous ça va, vous avez toujours l’usage de votre cerveau et de tous vos membres, que dire de ceux qui sont passés dans l’autre monde avant d’avoir pu savoir ce que c’est de remarquer le tout premier cheveu blanc sur ta tignasse ou d’entendre pour la toute première fois le battement de cœur de ton futur bébé à l’échographie…

Aujourd’hui t’as croisé ce pote de lonnnnngue date, tu t’y attendais pas et ça t’a foutu un coup.

Un sacré coup de boule au ventre…