B comme BALLE

« C’était comment hier ?
– Flippant !!! Franchement, de la bombe de balle ! (1) Bon son, bonne ambiance… En plus y avait que des balles dans la soirée… (2)
– Même pas tu m’as appelé…
– Nan mais on est parti en balle, toi-même tu sais… (3) Même si je t’avais appelé, t’aurais jamais eu le temps de nous rejoindre… »

1. Très bien, extraordinaire.
2. Belles filles, séduisantes.
3. Très rapidement.

Les « délinquants solidaires » persistent et signent

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Face aux mises en examen de personnes ayant porté secours à des étrangers en situation irrégulière, des citoyens se sont rassemblés jeudi 9 février, à Paris, pour soutenir ces « délinquants solidaires ».

« La police italienne m’a électrocuté pour prendre mes empreintes de force. La police française m’a arrêté et renvoyé quatre fois d’affilée dans le sud de l’Italie, où la même scène s’est reproduite », témoigne d’un débit rapide Mohamed Abdallah, jeune réfugié politique soudanais. Son interprète, Houssam El Assimi, membre actif du collectif La Chapelle debout !, complète : « Les accords de Dublin obligent les réfugiés à déposer leur demande d’asile dans le pays où leurs empreintes ont été prélevées. Or dans certains pays, ils subissent des sévices. Les expulsions vers l’Italie se pratiquent en toute illégalité sans aucune procédure. » 

Parce qu’il a informé des exilés sur leurs droits au cours de leur interpellation, Houssam El Assimi est poursuivi depuis neuf mois par la justice française. « Neuf mois de stress et plus de 8 000 euros de frais d’avocat encore impayés, déclare le trentenaire, qui semble à la fois désabusé et déterminé. L’objectif évident est de flinguer la lutte, mais cela ne nous freine pas. On n’agit plus clandestinement, c’est tout. »

Bravant le froid de ce jeudi 9 février, place de la République à Paris, plusieurs centaines de personnes sont venues « crier [leur] incompréhension et [leur] colère de voir se multiplier des actions d’intimidations, de harcèlements voire des condamnations à l’encontre de citoyens qui ne font que manifester une solidarité simplement humaine vis-à-vis de personnes étrangères en situation de grande détresse », constate Geneviève Jacques, présidente de la Cimade, association d’aide aux migrants, signataire du manifeste Délinquants solidaires avec plus de 400 autres organisations.

« On condamne des gens pour leur humanité »

Dès le lendemain du rassemblement, le cas de Cédric Herrou, agriculteur de la vallée de la Roya, est devenu emblématique avec sa condamnation par le tribunal correctionnel de Nice à 3 000 euros d’amende avec sursis pour avoir pris en charge des migrants entre l’Italie et la France. « On parle mondialement de la France comme le pays des droits de l’homme et pourtant, on condamne des gens pour leur humanité », s’indigne Mohamed (il n’a pas souhaité donner son nom de famille). Aux côtés d’Houssam El Assimi, un autre Soudanais, coiffé d’un béret, dit lui aussi avoir été victime de sévices en Italie. Il fait face à la foule sur l’estrade de fortune installée au pied de la statue de la République. « La France est-elle le seul pays où l’humanité est un crime ? », lance-t-il. Il vient d’obtenir le statut de réfugié et vit actuellement à la rue.

« Savez-vous qu’à Vintimille, à vingt kilomètres de Nice, la municipalité interdit de donner à manger aux réfugiés et se demande si elle doit aussi empêcher de leur donner à boire ? », interroge Hubert Jourdan, coordinateur de l’association Habitat et citoyenneté, venu témoigner de la situation à la frontière italienne avec Pierre-Alain Mannoni, inculpé pour avoir pris en stop trois Erythréennes blessées. L’article L 622-1 du Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile menace de cinq ans d’emprisonnement et d’une amende de 30 000 euros « toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l’entrée, la circulation ou le séjour irréguliers d’un étranger en France ».

« Les migrants sont indésirables partout et c’est d’abord parce qu’ils sont traités comme des délinquants que nous sommes aujourd’hui indirectement inquiétés », estime Bahia Dalens, de l’association CPSE-Paris d’exil, un gobelet de café à la main. Selon Houssam El Assimi, « les militants sont poursuivis pour ce qu’ils font, les migrants pour ce qu’ils sont ».

« L’Etat reproduit aujourd’hui les logiques criminelles des années 1940, estime Georges Gumpel, membre de l’Union juive française pour la paix, dont le drapeau flotte au milieu de la foule, non loin de celui d’Attac. Au prétexte de faire respecter une frontière territoriale, se crée sur le territoire une frontière légale entre ceux qui peuvent être protégés par le droit et ceux qui ne le peuvent pas. » Enfant juif caché pendant la Seconde guerre mondiale, il rend hommage « aux Justes » qui, « de tout temps, ont osé dire non aux politiques criminelles de leur gouvernement ».

« Nous sommes tous délinquants »

Educatrice en région parisienne depuis seize ans, Ibtissam Bouchaara affirme avoir été mise à pied par sa direction pour avoir dénoncé les conditions de prise en charge des mineurs isolés étrangers. « Je me suis rendu compte qu’au sein de la protection de l’enfance, il y avait une voie royale pour les mineurs français et une voie de garage pour les étrangers, raconte-t-elle. Là où on devrait appliquer le droit commun, on applique un droit d’exception. » 

Dans un coin, des dessinateurs fabriquent à même le sol une grande fresque sur laquelle on peut lire : « Il n’y a pas d’étrangers sur cette terre » ou encore « Quand désobéir est une obligation ». Jean-Luc Munro et François Lorens sont, eux, poursuivis pour violences sur personnes dépositaires de l’autorité publique après avoir contesté le démantèlement de deux bidonvilles roms, respectivement à Loos (Nord) et à Marne-la-Vallée (Seine-et-Marne). « On maquille nos procès politiques en affaires pénales en inventant des prétextes bidons pour condamner nos actions de solidarité, tempête un autre intervenant qui préfère garder l’anonymat, affirmant craindre que ses propos n’aggravent son cas lors de son procès à venir. La police raconte n’importe quoi, mais on lui donne systématiquement raison. Le vélo de Jean-Luc est considéré comme une arme, c’est ridicule ! »

« Si la solidarité avec les étrangers est un délit, alors nous sommes tous délinquants », peut-on lire sur une banderole rouge, le « q » de délinquants et le « o » de solidaires formant une paire de menottes. « Nous sommes les derniers garants des droits de l’homme et des valeurs républicaines que l’Etat ne respecte plus », confie encore le militant anonyme.

« On entend dire que la société française n’est pas prête à accueillir les migrants, c’est faux : ce n’est qu’une partie de la société, conclut Véronique Linarès, directrice de la communication de la Cimade. Il en existe une autre : tous ces gens qui se mobilisent pour les accueillir dignement et humainement, y compris en prenant des risques. »

 

Cet article a été publié le 17/02/2017 sur le site du journal Le Monde

Sylvain Delouvée : « On prête aux pauvres tous les déficits »

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Sylvain Delouvée est psychosociologue et maître de conférences à l’Université Rennes 2. Il a coécrit, avec Jean-Baptiste Légal, Stéréotypes, préjugés et discriminations (Dunod, 2008).

Dans l’ouvrage que vous avez coécrit avec Jean-Baptiste Légal, vous distinguez stéréotypes, préjugés et discriminations. Pouvez-vous rappeler la définition de ces trois termes ?

Un stéréotype est l’attribution de caractéristiques à un individu du simple fait de son appartenance à un groupe. Un préjugé est un jugement affectif porté sur cet individu en fonction de la relation qu’on entretient avec le groupe auquel on le rattache. Une discrimination est une action impliquant l’individu en question entraînée par les stéréotypes et préjugés qu’on plaque sur lui. Ces trois notions peuvent être positives ou négatives, mais les études s’intéressent surtout à leur portée négative. Lorsque les trois phénomènes se conjuguent, s’opère ce qu’on appelle une stigmatisation. Par exemple, Donald Trump estime que tous les ressortissants des pays musulmans sont potentiellement dangereux (stéréotype), il se méfie d’eux (préjugé), donc il leur interdit l’entrée sur son territoire (discrimination), décision qui fait des musulmans une population officiellement stigmatisée aux Etats-Unis.

Quels sont les stéréotypes relatifs aux populations pauvres ?

Deux types de stéréotypes s’appliquent aux pauvres : ceux provenant d’individus plus favorisés qu’eux et ceux que les pauvres s’appliquent à eux-mêmes. Les études sociologiques se focalisent sur les premiers. En se fondant sur des tautologies telles que « les pauvres n’ont pas d’argent », on en arrive vite à des raccourcis stigmatisants du type : « Les pauvres n’ont pas d’argent, donc ils magouillent. » Par extrapolation, on prête aux pauvres tous les déficits : intellectuels (« Les pauvres n’ont pas d’argent, c’est pourquoi ils sont moins cultivés que les riches »), affectifs («… c’est pourquoi ils sont moins sensibles que les riches »), voire esthétiques («… c’est pourquoi ils sont moins beaux que les riches »).

Quels sont les vecteurs de ces stéréotypes ?

Dans la culture populaire (de Germinal à Plus Belle la vie) comme dans les discours politiques, les pauvres sont souvent représentés dans des visions stéréotypées destinées à faire grimper l’audimat. Dans des émissions télévisées du type Rue des allocs [documentaire en quatre épisodes diffusé sur M6 d’août à novembre 2016], on met en lumière un groupe en supposant que ses membres sont tous identiques. On a besoin de ressorts dramatiques : les malversations d’un pauvre sont plus racoleuses que le serait sa vie d’honnête citoyen. Dans les histoires, les pauvres occupent plutôt les seconds rôles, des rôles de losers ou carrément de méchants. Le public a tendance à s’identifier aux personnages riches, considérés comme les véritables héros.

Qu’en est-il des stéréotypes que les personnes pauvres portent sur elles-mêmes ?

Bien que les discours d’autoévaluation soient peu étudiés, on observe généralement que lorsqu’un individu – quel qu’il soit – évalue le groupe auquel il appartient, il insistera plutôt sur l’hétérogénéité qui le caractérise tandis qu’il percevra les autres groupes comme plus homogènes. Si on demandait à des personnes pauvres de s’auto-évaluer, elles diraient probablement qu’il est impossible de parler « des pauvres » en général alors qu’il leur paraîtrait peut-être plus facile de décrire « les riches ».

Faut-il donc être pauvre pour parler légitimement de la pauvreté ?

D’un point de vue scientifique, non. De nombreux sociologues vont recueillir les paroles de groupes stigmatisés auxquels ils n’appartiennent pas. Ce n’est pas parce qu’un sociologue est extérieur au groupe étudié qu’il est forcément plus objectif, mais son travail consiste à dépasser sa propre subjectivité. Cela dit, les scientifiques ne sont pas les seuls détenteurs du savoir social : les témoignages directs sont très utiles pour connaître le vécu des groupes sociaux en question. Ces deux savoirs sont complémentaires.

Que pensez-vous du terme « pauvrophobie » récemment entré dans le vocabulaire légal en tant que motif juridique de discrimination ?

Je ne connais pas ce terme, mais les mots construits avec le radical « phobie » me gênent lorsqu’ils sont appliqués aux stigmatisations : ils sous-entendent que les discours et actes stigmatisants seraient le produit d’une peur incontrôlable et qu’ils seraient donc moins condamnables que des idées et actions pleinement assumées. Cela enlève de l’injustice au phénomène dénoncé.

Comment les mots utilisés au sujet des populations pauvres conditionnent-ils leur place au sein de la société ?

L’utilisation d’étiquettes – et donc de stéréotypes – a un effet sur la perception de chaque groupe. Par exemple, lorsqu’on parle de « sans domicile fixe », on utilise un vocabulaire purement administratif et déshumanisant. Le langage employé n’est évidemment pas à l’origine de cette situation sociale, mais il va renforcer l’organisation existante et le statut de « sans-voix » qui s’y rattache.

L’appareil législatif actuel vous paraît-il adapté pour lutter contre les stigmatisations dont les pauvres sont victimes ?

Depuis quelques années, les appareils législatifs européens prennent davantage en compte la lutte contre les discriminations. Mais le travail législatif a toujours un train de retard : il y a toujours un nouveau type de discriminations à rattraper. Si les députés étaient plus représentatifs de la population, les luttes contre les discriminations seraient plus efficaces. L’exemple du féminisme est éloquent : il n’a pas fallu attendre d’avoir la parité à l’Assemblée nationale pour que la loi relative à cette parité soit votée, mais l’entrée de femmes dans l’hémicycle a certainement accéléré les choses.

 

Cet article a été publié sur le site du journal Le Monde dans le cadre de l’initiative « Paroles de sans-voix » initiée par l’association Georges Hourdin et le collectif Reporter citoyen, en partenariat avec cinq organisations (Amnesty International, La Cimade, Secours Islamique France, Secours Catholique et ATD Quart-monde).

Au coeur d’une maraude du Secours islamique France auprès des sans-abri de Seine-Saint-Denis

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Lors d’une maraude du Secours islamique France, cet hiver. | SIF/H. Lequeux

« Cela fait cinq ans que je dors sous un pont alors que j’ai plus de 20 000 euros sur mon compte. Vous trouvez ça normal, vous ? » Fred, 50 ans, visage marqué, accueillant et chaleureux malgré le vent glacial qui souffle en cette nuit de janvier sur la Seine-Saint-Denis, parle avec ses tripes. Il fait partie de ceux que les bénévoles du Secours islamique France (SIF) appellent les « habitués ».

« J’étais père de famille, je travaillais, raconte-t-il. J’ai eu un accident, ma femme est morte, je suis tombé dans le coma et quand je me suis réveillé on m’a déclaré neurologiquement défaillant et on m’a placé sous curatelle [régime judiciaire destiné à assister un adulte dans sa prise de décisions]. Au début, c’était ma mère qui gérait mon argent et me donnait mensuellement de quoi vivre. Mais elle est également décédée. »

« Cela fait cinq ans qu’on me verse l’allocation adulte handicapé, mais je n’ai pas le droit d’y toucher, car on me juge irresponsable, poursuit-il. Je n’ai le droit qu’à 70 euros par semaine. Qui peut vivre avec 70 euros par semaine ? Et quand je sollicite un logement, on me dit que la seule solution, c’est l’hôtel social… Mais moi, je veux un appartement normal ! »

Stéphane, quadragénaire au nez amoché, dort de l’autre côté de la rue, sous la même portion d’autoroute que Fred – ils se connaissaient déjà avant de s’y retrouver. Son jeune cousin Steeve, visiblement trop saoul pour parler, grimpe la pente du côté du campement de Fred et s’y écroule. « Il dort avec toi, ce soir, hein ! », lance Stéphane, goguenard, à Fred qui n’a pas l’air d’accord.

« ILS COMPTENT SUR NOUS »

« Ce sont des marginaux, de grands exclus, explique Imane, 30 ans, référente de la maraude sociale ce soir-là. Certains ne veulent pas d’aide, mais on vérifie qu’ils vont bien, qu’ils sont toujours vivants… D’autres ont juste besoin de parler. On ne parviendra sans doute pas à les faire sortir de la rue, mais ils comptent sur nous. »

Marvin, lui, a choisi de vivre avec sa petite amie Mélissa (les deux prénoms ont été modifiés) dans le camping-car garé à quelques mètres des tentes des trois sans-abri. « Mon seul souci, c’est de trouver de l’eau et du bois. Et comme ici – à deux pas du parc de La Courneuve – il y a de l’eau et que je trouve du bois à la campagne, je n’ai aucun souci ! », explique, espiègle, ce trentenaire à la barbe soignée, qui perçoit désormais le revenu de solidarité active (RSA).

« Je me suis retrouvé chef d’entreprise à 23 ans, raconte-t-il. Quand ma boîte a fait faillite, j’ai décidé de quitter le système. Il était hors de question que je devienne un esclave. Aujourd’hui, je rencontre plein de gens qui aimeraient faire pareil mais n’osent pas. Pourtant, il suffit de franchir le pas et après, croyez-moi, la vie est beaucoup plus simple ! »

« C’EST TOUJOURS MIEUX QUE RIEN »

La vie paraît moins simple pour Jean-Claude, la cinquantaine, croisé fin décembre vers 23 heures à Aubervilliers : « En ce moment, je bosse pour une dame qui a le cancer : je fais ses courses, je l’accompagne à ses rendez-vous… Elle est assez spéciale, mais bon, c’est toujours mieux que rien ! » Après avoir, lui aussi, perdu sa femme et son appartement, il dort sur un lit de fortune depuis quelques mois.

« Moi, je veux me barrer mais ces deux-là, on dirait qu’ils veulent rester ici ! », tonne-t-il en fusillant du regard Guy, la quarantaine, emmitouflé dans des couvertures récupérées et Nordine, un peu plus âgé, jean et veste en cuir noir, qui bougonne : « Parle pas avec moi, je t’ai dit ! » Guy et Nordine, eux, vivent ici depuis plusieurs années.

« Oh, il est énervé parce que le SAMU organisait une soirée pour Noël l’autre soir. Je lui avais proposé de venir, il a refusé mais depuis qu’il a vu mon cadeau, il est jaloux ! », s’amuse Jean-Claude, en exhibant fièrement une radio sans pile qu’il recharge avec une manivelle, comme pour narguer son compagnon d’infortune.

« DE PLUS EN PLUS DE FEMMES ET D’ENFANTS DEHORS »

Quelques heures plus tôt, avant d’aller rendre visite aux « habitués », les maraudeurs ont accompagné Boubacar, jeune réfugié ivoirien, retrouvé presque frigorifié la veille à Saint-Denis, au centre d’accueil et de mise à l’abri de Sevran, un gymnase prêté au SIF par le diocèse de Saint-Denis chaque hiver depuis 2014. La préfecture de Seine-Saint-Denis supervise le tout. C’est elle qui attribue aussi aux organisations non gouvernementales leurs secteurs de maraude – par opposition aux maraudes « sauvages » pratiquées par les petites associations.

Saliha, bénévole croisée dans la rue, remarque : « On voit de plus en plus de femmes et d’enfants dehors, surtout depuis un an. Ce n’était presque jamais le cas avant. »Nabil, 37 ans, maraudeur depuis un an et demi, indique que les bénévoles sont surtout des femmes : « Quand il s’agit de parler on est là, les hommes, mais quand faut agir, hein… »

« Je viens juste d’arriver mais je ne sais pas où je suis », confie dans la voiture Boubacar, visiblement exténué. « Je ne sais pas lire… Je compte apprendre… et puis chercher un travail », bredouille-t-il, les yeux dans le vide. Il occupera ce soir-là l’un des trente lits du centre d’accueil, le temps de faire un point sur sa situation.

« JE SUIS DÉBROUILLARD »

« On distribue des kits d’hygiène et des kits de protection contre le froid, mais la maraude est avant tout sociale, explique Sihame, 28 ans, qui entame sa quatrième année de maraude. Le Secours catholique organise des maraudes alimentaires, la Croix-Rouge des maraudes médicales… Nous, on se charge de faire le lien entre les SDF et les structures chargées de les encadrer. »

Ce soir-là, c’est Rachid, jeune allocataire du RSA originaire de Lille, qui avait fait l’objet d’un signalement du SAMU social à Saint-Denis. Dès que la voiture arrive à son niveau, au fond d’une petite rue isolée, il lance : « Moi, j’aimerais faire comme vous : rendre service aux gens dans la rue. » Habiba, référente du groupe, l’invite à accepter leur aide, tandis qu’Ilhame et Ludo, les deux autres bénévoles, s’affairent déjà à l’arrière de l’utilitaire.

« Ne vous inquiétez pas pour moi, Madame, je suis débrouillard », répond le jeune trentenaire en passant sa main dans ses cheveux, tout en acceptant de bon cœur les cafés et la soupe que lui offre Ludo. « Ça fait sept ans que je vis dehors. Mais j’aimerais bien devenir bénévole avec vous », insiste-t-il, grelottant, alors que le thermomètre affiche -2°C. Habiba parvient à le convaincre de venir un jour rencontrer une assistante sociale au SIF.

Les maraudes s’achèvent par la distribution des provisions restantes à des familles roms aux portes d’un des nombreux bidonvilles qui jalonnent le parcours. Dans la voiture, Ilhame s’exclame : « Alors cette maraude ? T’as vu, c’est pas comme on l’imagine ! Les sans-abri sont comme nous en fait… sauf que quand ils te racontent leur histoire, tu prends des claques. »

 

Cet article a été publié sur le site du journal Le Monde dans le cadre de l’initiative « Paroles de sans-voix » initiée par l’association Georges Hourdin et le collectif Reporter citoyen, en partenariat avec cinq organisations (Amnesty International, La Cimade, Secours Islamique France, Secours Catholique et ATD Quart-monde).

Départ. Arrivée. Retour…

Départ : arrachement et libération.

Difficulté à quitter l’inertie de la routine, excitation éveillée par la soif d’inconnu.

Lassitude du plein qui précède, inquiétude du vide qui attend tout devant.

Peur de laisser les siens, désir d’élargir le cercle.

 

Arrivée : confusion et éblouissement.

Perte de repères, fertilité du décentrement.

Malaise de l’esseulement, liberté de l’anonymat.

Froid des méfiances, chaleur des hospitalités.

 

Retour : soulagement et incompréhension.

Confort du déjà-vu, frustration de l’irréversibilité.

Redécouverte émerveillée, désillusions brutales.

Rapprochements inattendus, éloignements amers.

 

Irrépressible désir de repartir…

Irréaliste projet de revenir…

 

Chez soi nulle part, à l’aise partout.

Chacun entend des choses qui ne sont pas dites

La vie est une lutte pour écrire son propre dictionnaire et donner aux mots le sens qui s’impose, à l’intérieur comme à l’extérieur de soi. Chacun entend des choses qui ne sont pas dites.

La vérité est un puzzle infini dont chacun saisit quelques pièces en s’imaginant saisir l’ensemble… autant qu’un horizon, un cap lointain qu’on se fixe sans jamais l’atteindre.
Un ami fiable est inoubliable comme l’odeur d’un beurre de karité de qualité. Soigner ses intentions ne suffit pas toujours. La façon dont on les exprime compte tout autant : ton de la voix, mots qu’on emploie, tous ces messages qu’on envoie ou qu’on reçoit malgré soi…

La politique partisane n’est pas le combat de l’amour contre la haine, de la confiance contre la peur ni de la vérité contre le mensonge, même si chaque parti se drape de cette rhétorique religieuse (ou spirituelle, selon qu’on place la frontière à l’extérieur ou à l’intérieur de soi) pour légitimer sa position, rallier le maximum de personnes à sa cause, maquiller ses manquements en conséquences inévitables et ceux des autres en fautes impardonnables.

La politique partisane est un combat idéologique opposant plusieurs visions partielles et partiales de la société sur fond de violence. Un rapport de force qui se traduit par des guerres plus ou moins longues, généralisées et sanglantes en fonction des intérêts en jeu, du pouvoir des camps en présence et des moyens mis à leur disposition.

Question(s) à méditer : que faut-il pour qu’un événement retienne l’attention d’un journaliste ? d’un historien ? d’un gouvernement ? d’un artiste ?

La banalité, la normalité et donc la loi dépendent de la place que chacun occupe au sein de la société et de la culture dominante mais aussi du regard des autres et de son propre regard, regards qui se nourrissent mutuellement.

Il s’en faut de peu pour qu’un fou devienne un génie, un résistant un terroriste, un délinquant un homme d’affaires et vice-versa. La relativité et l’ignorance ouvrent un boulevard à tous les scélérats soucieux de transformer leurs crimes en marche à suivre tandis que les complexes, le sentiment de culpabilité et la gêne complètent les rapports de domination, les sources officielles et les normes sociales établies.

On se fout bien du regard des gens mais on aime quand ça like hein ?

Ah…

Quelques rares alchimistes parviennent à transformer leur haine en bienveillance et parmi eux, un nombre encore plus restreint arrive au degré qui consiste à rendre cette bienveillance concrète et permanente.

Paroles d’un chant à méditer : « les invités ne viennent pas, les places vides sont offertes à ceux qu’on n’attendait pas… »

Que la paix les maintienne parmi nous.

Nous tous.