Transfiguration

T’es chez toi, dans tel quartier de telle ville de tel département de telle région de tel pays de tel continent de telle planète de telle galaxie de tel univers, dans ton univers à toi…
 
Il est telle heure, tel moment de tel jour de telle semaine de tel mois de telle année de telle décennie de tel siècle de telle époque de tel millénaire de telle échelle de temps et c’est ton instant à toi…
 
Tout ça, la plupart du temps tu l’oublies même si tu le sais, ça te sort de l’esprit mais là tu le sens, carrément. T’as l’impression que le monde il s’ouvre, il prend plus d’épaisseur, plus de profondeur. C’est comme si les murs de chez toi ils venaient de tomber et que tu te rendais compte d’un coup que l’espace et le temps ils sont infinis, en fait.
 
OK, y a les minutes, les saisons et les kilomètres, les calendriers et les horloges, tu vois bien que ton corps il change, que tes ongles ils poussent et que tes cheveux ils blanchissent. Mais en même temps, y a des moments – comme maintenant, là – où t’as l’impression que tu pourrais être n’importe où, à n’importe quel heure de n’importe quel jour de n’importe quelle année… tu ressentirais exactement la même chose.
 
T’as l’impression que le monde il s’est métamorphosé d’un coup : autour de toi, tu vois plus ta table, tes chaises, ta lampe et ton canapé, tu vois juste de la matière, de l’air, de la chaleur et de l’énergie. Les bruits qui viennent de dehors sont plus dehors, d’un coup. Y a plus de séparation entre dedans et dehors parce que y a plus qu’un seul espace, un seul moment, les notions même de souvenir ou de projet ne veulent plus rien dire. Tout est uni, comprimé dans un seul mouvement, une seule dynamique.
 
T’as parfaitement conscience que tous ceux qui n’ont jamais ressenti ça te prendront pour un ouf ou juste un junkie mais t’en as riennnnnnnnn à battre. Mais alors rien du tout. Tu reprends une gorgée d’eau du robinet et tu penses au trajet qu’elle vient de faire du nuage à la pluie puis à la nappe phréatique, au forage, au stockage, au tuyau, à ton lavabo, à ton verre, à ta bouche, à ton œsophage, à ton estomac et tu l’imagines rejoindre l’immense majorité de ton corps qui n’est plus qu’un amas de matière, d’air, de chaleur et d’énergie.
 
T’es dans ton univers, c’est ton instant et tu demandes rien de plus que ça. T’es au top là, installé bien au chaud, au milieu de l’immensité, t’es qu’une poussière mais t’en as riennnnnnn à battre parce que tu sens que t’es rien d’autre que l’immensité elle-même qui se parle à elle-même. Waw. Là, ils vont vraiment te prendre pour un narvalo, ou pour un mec prétentieux mais t’en as riennnnnnn à battre parce que tu vois ce que tu veux dire et si ils voient pas, ils ont qu’à se décaler ou te pousser et prendre ta place. Tranquille, tu leur en voudras pas parce que de toutes façons t’es même pas autre chose qu’eux-mêmes, vous êtes tous, on est tous ce même putain d’amas de matière, d’air, de chaleur et d’énergie.
 
Et même si t’en as marre de toutes ces insultes inutiles, t’en as riennnnnn à battre parce que les mots c’est juste des mini legos qui s’emboîtent pour faire des châteaux à chaque fois différents mais à la fin, le château s’écroule toujours et on recommence alors…
 
T’es super bien, là. T’as besoin de rien. C’est p’têtre ça qu’on appelle la plénitude. La zénitude. Et ce qui est super fort dans tout ça, c’est que t’as même plus besoin de prendre quoi que ce soit pour arriver à ce genre d’état. Tout ce dont t’as besoin, maintenant, c’est de moments de concentration, des moments où tu peux te retrouver et te focaliser sur cette évidence qui te prend le bide depuis t’à l’heure.
 
Ecarter les pensées, les idées, les préoccupations, les listes de taches à réaliser, les rendez-vous à préparer, les objectifs à atteindre, les engagements à tenir, les responsabilités à porter et les millions d’autres choses aussi essentielles que vaines, au final.
 
Plonger tout au fond de tes contradictions et t’embraser. Brûler, sentir la flamme qui vient de remplacer les étincelles causées par le choc des contraires et des contrariétés.
 
T’essayes à tout prix de retenir ce feeling mais tu le sais, c’est un cadeau, un moment privilégié qui va pas tarder à s’enfuir. T’en garderas des souvenirs, au moment où le mot « souvenir » aura de nouveau repris un sens. T’aimerais pouvoir partager ça avec tous ceux qui t’entourent, t’aimerais qu’ils savourent comme tu savoures en ce moment.
 
Ce moment de tel jour de telle semaine de tel mois de telle année de telle décennie de tel siècle de telle époque de tel millénaire de telle échelle de temps.
 
Ton instant à toi…

Tes droits

Tu te sens représenté par personne. Bien sûr, y a des gens qui t’inspirent, t’écoutes les uns et les autres, t’es d’accord avec certains trucs mais y a toujours un moment où tu commences à te demander ce que tu fous là.

Depuis que t’es en âge de voter, t’as toujours voté contre, jamais pour. Du coup, t’as pas voté à toutes les élections, t’as même tendance à voter de moins en moins.

C’est pas pour autant que tu t’en fous de la collectivité. Tu suis l’actu, tu participes, tu fais ta part mais t’en as marre qu’on te dise quoi faire ou comment penser pour être un bon citoyen.

T’en as rien à foutre d’être un bon citoyen, tu fais tout ce que tu peux autour de toi au quotidien, point.

Et tout ce que tu veux, c’est pouvoir faire ta vie à ta sauce sans être obligé de montrer patte blanche en permanence.
Pouvoir voir un jour tes gosses s’identifier à n’importe quel autre gosse de leur génération.
Pouvoir prendre ta pause prière pendant que les autres prennent leur pause clope sans être vu comme un terroriste en puissance.
Et surtout, avoir le droit de recevoir chez toi ta famille du Sénégal comme elle te reçoit chez elle… tout simplement.

Bref tout ce que tu demandes, c’est les mêmes droits que ceux qui se croient autorisés à en avoir plus que toi… ou sur toi.

T’es conscient que quand tu parles de tes droits, certains pensent que tu demandes la charité et d’autres que tu te prostitues… mais en vérité tu parles surtout à ceux qui te comprennent déjà sans que t’aies besoin de dire quoi que ce soit.

Les autres, t’auras beau leur parler mille ans, ils entendront toujours ce que t’avais même pas imaginé pouvoir dire donc tu te fatigues plus… même si tu gardes en tête que la politique, c’est qu’une partie de la réalité.

Tu te sens représenté par personne mais dans le fond, t’attends personne en particulier. T’as pas besoin de leader, tu fais ce que t’as à faire avec ceux qui bougent sans pour autant faire la leçon à qui que ce soit ni te prendre pour va savoir qui.

Même si on dirait que certains l’oublient, toi t’essaies de le garder en tête et tu l’oublies pas : on fait tous caca.

Entre deux mondes

Ca commence à l’école, enfant : tu dois suivre les cours pour avoir des bonnes notes mais tu préfères parler avec tes potes. C’est cent fois plus intéressant de suivre la love story ou l’embrouille entre untel et unetelle que les histoires de guerre froide ou de parallélépipède mes couilles.
« Ta grand-mère ! » Un des mecs de ta classe t’insulte : t’as le choix entre rien faire, l’insulter en retour, le gifler, lui jeter un compas ou le dénoncer au professeur pour qu’il le punisse. En fonction de ta réaction, on te verra comme un bouffon, un mec normal, un bonhomme, un ouf ou une poucave, autrement dit, de l’autre côté du miroir, comme un élève normal, dissipé, turbulent, ingérable ou discipliné.
Tu sais parfaitement qu’y a un règlement intérieur à l’école : on doit pas se battre, on doit pas répondre à la violence par la violence, on doit avertir les adultes dès qu’il se passe quoi que ce soit. Mais tu sais aussi que si tu respectes tout le temps les règles, tu te feras marcher dessus par les autres : dès que tu passes les grilles du collège, les profs sont plus là…
Dès ce moment-là, tu commences à être pris entre deux mondes, deux lois, deux logiques. Si tu t’en sors en classe, si t’as des bonnes notes ou que les profs t’aiment bien, tu pourras plus facilement transgresser les règles et te faire respecter, on te fera la morale vite fait, au pire on écrira un mot à tes parents mais rien de bien méchant. T’as pas intérêt à avoir des scrupules mais tu pourras jouer sur les deux tableaux, marcher dehors sans te faire caillasser tout en passant dans les classes supérieures sans trop de problèmes.
Mais si t’es trop dans un monde et pas assez dans l’autre, tu vas manger : soit des droites, soit des convocations. T’auras soit un beau bulletin, des parents fiers comme jamais mais la honte et la frustration comme meilleures amies soit une réputation au top dans la cour mais une orientation subie vers un BEP électro-mon-uc’ et des parents dépassés par les événements.
Tu grandis, tout reste pareil et tout change à la fois : les notes se transforment en salaire – même si tu croises des ex-cancres dix fois plus blindés que des ex-têtes, les lancers de compas se changent en coups de couteau – même si c’est plus souvent les ex-durs qui s’en mangent que les ex-victimes, les heures de colle deviennent des amendes et les exclusions de cours, des longues peines.
Les plus riches et les plus connus échappent à la tôle, les plus humbles se font exploiter mais vivent en paix, les plus rêveurs font des allers-retours en HP ou écrivent des chroniques sur Facebook et les plus cramés font la fête mais meurent jeunes ou brisés par la vie.
Tu te souviens qu’à l’école, déjà, les profs croyaient pas tous les élèves sur parole. Certains devaient ramener des preuves pour être pris au sérieux alors que d’autres avaient même pas besoin de se justifier.
Tu te souviens aussi que quand un prof respectait pas le règlement intérieur, la plupart du temps, il se passait rien…
Tu te souviens qu’une même information avait pas le même écho en classe ou dehors. A l’école, on t’apprenait qu’on est tous égaux, dans le manuel ça paraissait tellement vrai que ça te venait pas à l’idée d’en douter pourtant une fois dehors, t’avais beau chercher, tu voyais vraiment pas de quoi le prof parlait une heure plus tôt…
Aujourd’hui, rien n’a changé et pourtant, ça a plus rien à voir avec avant.
T’as toujours un pied dans chaque monde : tu gobes jamais tout cru les pubs dans ta boîte aux lettres ni les paroles de l’invité du JT mais tu paies tes impôts et tu t’arrêtes au feu rouge. Tu reprends ton fils quand il crie trop fort mais tu préfères qu’il s’épanouisse plutôt qu’il devienne un robot. T’as conscience qu’on te prend pour un con quand t’apprends qu’un agriculteur mange 450 euros d’amende si il fait pas pousser les bons légumes pourtant tu lis ce texte sur ton Iphone ou ton ordi fabriqué sur fond d’esclavage moderne…
T’as un portrait de Che Guevara pourtant t’as jamais touché une arme de ta vie. T’as des amis qui sont passés par la case prison pourtant certains d’entre eux ont un coeur plus propre que le tien. Tu sens bien que les plus pauvres se font avoir à tous les coups mais tu vois pas tout d’un œil politique et heureusement.
Heureusement que t’as aussi des souvenirs d’école pour taper des barres de temps en temps !

Matrix

Chaque jour t’en as marre et tu donnes le maximum, tu te demandes si tu vas continuer et tu reprends de plus belle.

Chaque jour tu regrettes et t’es fier, tu déprimes et tu savoures, tu te sens insignifiant et utile.

Rien ne se passe comme tu veux : t’as pas de connexion, ton ordi est déchargé, le ciel fait la tronche, tu fais que de courir, t’as mal aux chicots, t’as grossi, t’es fatigué et t’arrives pas à dormir.

Tout va bien pour toi : t’as un toit, tu manges à ta faim, t’es en bonne santé, t’as une belle famille et des amis proches sur qui tu peux compter, un taf qui te plaît bien et une passion qui dévore ton temps libre.

Chaque jour tu te demandes si t’es dans le vrai ou dans l’illusion. Depuis que t’as vu ces documentaires, t’hésites à grailler de la viande et des bonbons, tu peux plus boire de lait sans penser aux conditions de production, tu peux plus ouvrir le robinet sans imaginer le jour où l’eau coulera plus comme ça aussi facilement, tu manges plus de légumes sans penser aux métaux lourds qui sont en train de te plomber l’organisme… bref tu te sens manipulé H24 par la Matrice et tu cherches le moyen de contacter Morpheus et Neo.

Et en même temps, tu fais attention, tu te renseignes, tu manges pas n’importe quoi n’importe comment, t’achètes pas n’importe où n’importe quand bref t’es pas complètement lobotomisé, il te reste de l’espace mental disponible pour prendre la pilule rouge.

Tu te demandes si des gens mènent la vie idéale que tu te reproches parfois de pas vivre. Est-ce que ça existe vraiment, les gens qui élèvent leurs enfants sans jamais perdre patience, qui se recouchent jamais quand le réveil sonne, qui restent concentrés en permanence à chaque prière, qui parlent calmement quand ils sont à bout, qui sont jamais fatigués parce qu’ils mangent sainement, font du sport régulièrement et dorment exactement ce dont leur corps a besoin, qui sont irréprochables sans jamais te le faire sentir ni se prendre pour des exemples ?

Est-ce que t’as vraiment envie d’être ce genre de personne, dans le fond ? Est-ce que tous tes défauts, tous les trucs qui t’insupportent chez toi ou au quotidien t’en apprennent pas chaque jour un peu plus sur ton chemin, ton cheminement et ta paire de shoes spirituelle ?

T’as un pied de chaque côté du miroir, en vrai. T’as l’impression d’avoir pris les deux pilules en même temps, la rouge et la bleue, t’es sans cesse balloté entre le monde que tu vois et celui que tu devines, entre ce que t’as toujours pensé et ce qui surgit en toi pour la toute première fois.

À chaque fois que tu dis quelque chose, tu penses à son contraire et tu vas jusqu’à douter des évidences les plus enfouies au fond de ta chair. Ça t’énerve parfois mais tu peux plus parler avec quelqu’un sans lui donner au moins partiellement raison.

T’as plus de pitié que de colère envers les abrutis qui veulent « interdire l’islam » aux Pays-Bas ou en France et ceux qui veulent « combattre les mécréants » de France ou des Pays-Bas…

Chaque jour tu flippes et t’espères en l’avenir, t’es aussi zen qu’angoissé, aussi bouillant que congelé dans ton for intérieur. Et c’est encore plus que de la tiédeur qui ressort de tout ça, c’est un mélange chaud-froid permanent, tu passes ton temps à te brûler, tantôt par le feu, tantôt par la glace.

Chaque jour tu te brûles et tu t’apaises, au calme, sans pression… sous pression…

En permanence… même si ça dépend des fois.

Passager clandestin

Tu te sens pas spécialement chez toi ici… mais pas chez quelqu’un d’autre non plus.

T’as le sentiment que le pays appartient à personne. T’entends plein de gens se prendre pour des videurs de boîte de nuit et s’arroger le droit de décider qui a le droit ou pas d’y rentrer mais tu les trouves aussi ridicules que nuisibles.

Tu comprends rien aux frontières. Tu comprends encore moins qu’on dépense un fric incroyable pour empêcher les gens de les franchir au lieu de l’utiliser pour les accueillir dignement…

T’arriveras sans doute jamais à capter qu’on préfère les laisser crever en mer ou sur des barbelés que les laisser aller là où ils ont envie de vivre… comme tous ceux qui quittent ici et vont faire leur vie ailleurs sans que ça pose problème à personne, là, bizarrement…

T’as jamais rien compris aux barbelés, t’as jamais compris comment un migrant pouvait être traité comme un criminel. Du coup tu comprends rien aux discours sur la patrie, l’identité nationale, les racines… Tu te sens déraciné tout en vivant dans le lieu où t’as presque toujours vécu. Tu comprends pas bien quand on te parle de « ton » pays.

Pourtant c’est bizarre, quand tu passes un long moment à l’étranger, là, d’un coup, tu te sens appartenir au pays où t’as grandi. T’as vu ça ? Mais dès que tu reviens, au bout d’un moment, t’as l’impression que ceux qui te parlent de la fierté d’être ci ou ça ou de venir d’ici ou de là te parlent une langue étrangère.

T’as pas choisi de grandir ici. Certains considèrent que t’as eu de la chance, d’autres que t’en as pas eu, toi tu te dis que c’est comme ça, point. T’en tires aucune gloire parce que tu vois pas quelle gloire tu pourrais tirer d’un truc que t’as pas choisi.

Tu sens qu’en ce moment, chacun se réfugie dans ce qui lui semble être « sa » communauté. Mais toi, y a aucune communauté à laquelle tu te sens appartenir. Ou plutôt, y en a tellement que y en a aucune qui puisse te contenir entièrement ni exclusivement.

Tu passes ta vie de part et d’autre des frontières invisibles. Fatigué par ces regards qui te demandent de choisir ton camp. Lassé de ces jeux de rôle qui t’attribuent tantôt la posture de l’étranger, tantôt celle de l’autochtone.

Tu te sens déjà étranger à toi-même alors qu’est-ce qu’ils ont tous à te prendre la tête avec ton faciès, tes origines, ta nationalité, ta culture…

Ta culture, elle se nourrit d’un million d’autres, t’as grandi entre des milliards de références, de repères, d’évidences, et puis tu t’es pas contenté de ça. Pour en rajouter, t’as voyagé, t’as migré, t’es revenu, t’es reparti, t’es rerentré, à tel point que le pote que t’as croisé l’autre soir dans la rue et que t’avais pas vu depuis un bail t’a demandé : « Alors, t’es là pour combien de temps ? » Sur le moment, t’as cru qu’il parlait du temps qu’il te restait à vivre (enfin ça va, t’es pas con, t’as bien compris que c’est pas ça qu’il te demandait mais c’est ce qui t’est venu à l’esprit quand t’as entendu sa question) mais tu lui as répondu que ça faisait un moment maintenant que t’étais rentré et que t’étais là… pour le moment…

Tu te sens étranger à toi-même, à ton pays parce que dans le fond tu te sens étranger à cette vie. T’as l’impression d’être constamment en voyage, sans cesse en train de quitter chez toi et d’y rentrer en même temps.

Ici, tu te sens comme un passager clandestin, entouré de guignols qui se prennent tragiquement au sérieux en se targuant de posséder cette terre sur laquelle ils sont arrivés un jour et dont ils finiront bien par se faire expulser tôt ou tard. Comme un juste retour des choses…

#ToiAussiiiiiii

Tu bourgeonnes

Y a toujours un décalage entre ce que t’as prévu de faire et ce que tu fais. T’as des tas de trucs à faire pourtant… Tu le sais parfaitement pourtant dès que t’as un moment libre, tu sais pas quoi faire…

C’est même pas que t’as la flemme (enfin ça dépend des jours hein, faut dire la vérité…), parfois t’as vraiment envie de régler toutes les formalités mais ça tombe au mauvais moment : c’est la pause de midi, c’est pas le bon jour ou il est trop tard et tout est fermé… Bref y a une déconnexion entre ta motivation, ta disponibilité et la possibilité de faire tout ce que t’as à faire dans les temps.

Et y a des jours où bizarrement tu fais tout d’un seul coup. Tout s’enchaîne. C’est comme si tout ce que t’avais à faire était dans la même maison, que t’étais passé mille fois devant mais à chaque fois elle était fermée à clé et là, subitement, la porte s’ouvre et dans chaque pièce tu trouves la solution à tes problèmes.

C’est ce qui t’es arrivé aujourd’hui. T’as réussi à envoyer tous les mails qui traînaient dans tes brouillons depuiiiiiis, t’as passé ce fameux coup de fil que t’arrivais jamais à passer aux bonnes heures, t’as imprimé, rempli, signé, enveloppé, cacheté, envoyé ces trois lettres URGENTES que tu devais envoyer depuis trois semaines et que chaque jour tu regardais en te disant : « et merde… »

T’as même croisé par hasard ce pote qui répondait pas à tes appels et que tu devais ABSOLUMENT capter pour parler d’un truc essentiel.

Bref t’es super fier de ta journée pourtant tu sais pertinemment que t’y es pour rien, parce que ça fait plus d’un mois que chaque jour tu te dis que tu dois le faire et chaque jour tu passes devant la maison… fermée.

Là elle était grande ouverte et t’as même eu le temps de visiter les lieux : tu t’es pas contenté de régler tes formalités, t’as même pris du plaisir à le faire. Pourtant, vu le genre de lettres que tu devais imprimer, remplir, signer, envelopper, cacheter et envoyer, y avait pas de quoi sauter en l’air hein… mais tu sais pas, aujourd’hui t’avais le smile toute la journée.

Ça doit être le soleil qui vient juste de sortir, tu sens qu’il te donne de l’énergie en plus, tu te sens beaucoup plus vif que d’habitude, t’as envie de bouffer le monde et d’en reprendre trois fois, tout ça avec le sourire du mec qui se répète sans cesse : hakuna matata !

En plus de ça, t’as remarqué que l’un des petits arbres à côté de ton taf venait de bourgeonner et quand t’as vu ça, tu t’es dit qu’au milieu de tous les gens blasés que tu croises chaque jour, c’est comme si c’était toi l’arbrisseau. Tu te sens bourgeonner là, tu bourgeonnes graaave !

Et le décalage entre ce que t’avais prévu de faire aujourd’hui et ce que t’as fait, il était bien réel mais pour une fois, c’était dans le sens inverse !!!

Ta plage de liberté

Parfois tu roules en voiture et t’as envie de t’arrêter sur n’importe quelle place de stationnement, juste pour souffler. Prendre le temps de prendre le temps. Rien faire de particulier, réfléchir à rien en particulier, juste te réserver un moment particulier.

Te mettre sur le bord de la route, t’arrêter tout en sachant que tu vas pas tarder à repartir. Te ménager une plage de liberté au milieu de toutes ces routes de goudron que t’empruntes sans cesse.

Une belle plage de liberté, les pieds dans le sable, les yeux dans le vague, juste regarder des vagues remplacer d’autres vagues…

Bon, en vérité autour de toi y a des bâtiments ou des commerces ou des pavillons ou à la rigueur un petit square voire même un parc mais bon, la plage… t’en es loin.

Mais tu t’en fous, le temps de ta pause, le bâtiment gris devient une falaise et l’étendue d’herbe jaunie par la pisse de chien devient ce sable fin. T’iras pas jusqu’à descendre de ta caisse et marcher pieds nus dans l’herbe hein, y a trop de trucs non identifiés pour que t’y risques un seul orteil mais bon… le cœur y est. Au fond de toi t’entends le bruit des vagues. T’y es, là, face à la mer.

Cette pause improvisée, la plupart du temps, t’y penses mais t’as pas le temps de la prendre. T’es en voiture et derrière toi ça klaxonne parce que t’es à 47 au lieu de 50km/h ou bien tu te fais flasher parce que t’es à 43 au lieu de 30…

Mais aujourd’hui t’as décidé de t’arrêter quand même. Nique sa race. T’as repéré une place libre sur le téco et tu t’es posé. Juste quelques minutes. Au début t’avais laissé le moteur allumé et puis tu l’as éteint, carrément. Thug life. Mais tu t’es pas arrêté là : carrément t’as enlevé ta ceinture. Truc de fou ! Et là t’as commencé à penser à ta plage… ta plage de liberté…

Au début, les voitures qui passaient à fond à côté de toi et que tu voyais arriver dans ton rétro te dérangeaient donc t’es allé encore plus loin : t’as rabattu le rétro. No limit !!!

Mais au bout d’un moment, tu t’es rendu compte que les voitures qui passaient à fond et qui disparaissaient, c’était un peu comme des vagues qui s’échouaient sur le rivage, les unes après les autres. T’y étais, au bord de la mer, sur ta plage de goudron. C’était une mer en tôle et en caoutchouc mais elle faisait quasiment le même bruit que l’eau salée, de l’intérieur de ta caisse…

Et puis il a fallu repartir. Réajuster le rétro, remettre ta ceinture, démarrer la gova, mettre ton clignotant, attendre que le courant soit pas trop fort pour t’engager et jouer ton rôle de vague…

Et juste au moment où tu t’apprêtais à partir, t’as vu dans ton rétro central une voiture s’arrêter sur une autre place de stationnement derrière toi et mettre les warning. T’as regardé le conducteur, tu le voyais pas bien mais t’as deviné à son allure qu’il avait lui aussi besoin d’un break. De sa petite plage de liberté…